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ULTRA, QUELS RISQUES POUR VOTRE COEUR ?

7 août 2012

 Le docteur Jean-Louis BUSSIÈRE* est cardiologue du sport. Il s’est beaucoup investi dans le monde de l’Ultra. Le coeur de ces concurrents hors norme, c’est son métier ! Il a réalisé une étude auprès des coureurs de The North Face® Ultra-Trail du Mont-Blanc®. SantéSportMag l’a rencontré.

PROPOS RECUEILLIS PAR GAËTAN LEFÈVRE

Comment poser le problème « risques cardiaques et Ultra » ?

Les courses de longue distance sollicitent le moteur cardiaque pendant des heures. Les habitués des courses vous diront que le risque d’accident est faible pour les runners bien entraînés, à l’instar d’autres sports d’endurance. Les non coureurs pensent que des courses de plusieurs heures, à commencer par le marathon sont déjà à haut risque vu le nombre de décès subits observé certaines années. Alors courir 24h ou plus peut ressembler à une quête à très haut danger cardiaque pour le commun des mortels. Alors qu’en est-il réellement ?

Alors, que pouvez-vous nous dire du risque cardiaque au cours d’un trail de type Ultra Longue Distance (U.L.D.) ?

Il faut rappeler en préambule que toute activité physique soutenue comporte un risque cardiaque de mort subite. Ce risque est deux fois et demi plus élevé chez une personne pratiquant un sport que chez un non sportif. Cependant, un sportif entraîné va beaucoup moins « agresser » son cœur au cours d’un effort violent qu’un sujet sédentaire, mal ou pas préparé. Le premier voit son risque cardiaque à l’effort multiplié par 10, par rapport au repos, alors que le second le multiplie par 100 ! C’est le paradoxe du sport à la fois bénéfique et dangereux pour la santé. En fait, le risque d’accidents cardiovasculaires n’est bien connu que pour le marathon. Il est estimé entre 1 et 2 pour 100 000 dans les études où les coureurs hommes sont très majoritaires, et inférieur à 0,6 pour 100 000 lorsque la population est constituée à moitié de femmes. Il est clairement établi que les femmes ont moins d’accidents jusqu’à 55 ans. En revanche, il y a pour l’instant très peu de données sur les courses d’U.L.D.

Mais les coureurs d’U.L.D. sont-ils conscients des risques ?

Nous avions demandé, dans notre enquête 2008 sur les concurrents de l’U.T.M.B.®, si « courir [les] protège des accidents cardiovasculaires ». Résultat : 7 % ont répondu « non » contre 89 % « oui ».

Ont-ils majoritairement raison de ne pas s’inquiéter ?

La réponse n’est pas si simple. Dans notre étude, nous nous étions renseignés  sur les facteurs de risques cardiovasculaires (F.D.R.C.V.) présents. Un coureur sur 4 est un ancien fumeur et que 2 % fument encore. Un coureur sur 10 a un excès de cholestérol, 1 sur 20 est traité pour de l’hypertension artérielle, et 1 sur 200 a du diabète. Ces 3 F.D.R.C.V. augmentent notablement le risque d’avoir des artères malades. Plus étonnant, 1,5 % des coureurs déclarent avoir déjà une maladie coronaire documentée, ce qui représente sur 4 000 coureurs une soixantaine de sujets pour qui la course à pied en compétition est interdite, si l’on suit les recommandations européennes et françaises, et dont le médecin n’aurait pas dû signer le fameux Certificat de non contre-indication à la Pratique d’activités sportives (CNI-PAS).

Sous quelle forme se manifestent les accidents cardiaques sur les marathons et les trails ?

Les 2 risques les plus dramatiques sont l’infarctus du myocarde et la mort subite par arythmie. Dans les 2 cas, le mécanisme de l’accident est la rupture soudaine d’une plaque de cholestérol qui entraîne l’occlusion d’une artère coronaire. Les autres risques sont les coups de chaleur (ou hyperthermie maligne), la rhabdomyolyse, qui est la destruction des fibres musculaires entraînant une libération brutale de toxines pouvant bloquer le fonctionnement des reins donc la filtration de la circulation sanguine, et parfois la thrombose veineuse des mollets ou des jambes qui peut créer une embolie pulmonaire grave.

Ces accidents doivent être prévisibles et évitables…

Effectivement. Tout coureur réclamant un CNI-PAS doit bénéficier d’un interrogatoire précis sur son passé sportif, les risques familiaux connus, et le niveau de compétition ou de sport de loisir souhaité, ainsi que d’un bilan clinique et cardiaque minimal. Par ailleurs, un électrocardiogramme est recommandé depuis le dernier décret de 2009, car il dépiste plus de 90 % des problèmes chez les moins de 40 ans. Le test d’effort n’est en revanche pas obligatoire.

Un test d’effort chez tous les coureurs n’est-il donc pas préconisé ?

Non, parce qu’un test d’effort normal en laboratoire médical n’écarte pas tous les risques, les conditions de terrain étant très différentes après plusieurs heures de course. Cependant, il est recommandé en présence de F.D.R.C.V. (H.T.A., tabagisme, diabète, hypercholestérolémie, âge : 40 ans chez l’homme, 55 ans chez la femme), car un test mené au-delà de la fréquence maximale théorique et sans anomalie clinique ni électrique permet quand même à un coureur d’avoir une bonne marge de sécurité s’il ne pousse pas trop la mécanique ! En fait, ce sont les facteurs de risque surajoutés qui devraient être mieux perçus par les coureurs. Renseignés 20 notablement représente

Les coureurs sont-ils parfois inconscients de ces risques ?

La réponse est clairement oui. Notre enquête a montré que 50 % des coureurs déclarent qu’il n’y a aucun risque cardiaque à courir avec de la fièvre, ou en atmosphère glaciale ou très chaude au dessus de 30°C. Plus étonnant, un tiers des coureurs déclarent qu’il n’y a pas de risque à fumer 1h avant la course, 2h après et même pendant une pause en course, alors qu’il est avéré qu’une seule cigarette peut déclencher un accident cardiaque lors de stress. Par ailleurs, la commission médicale de l’UTMB® travaille sur l’addiction à la course. Véritable dérive psychologique favorisée par le largage des endorphines en course, cette addiction permet certes d’aller « au bout de soi-même » mais efface aussi les signaux d’alerte de l’organisme. Enfin, il faut éviter à tout prix l’utilisation de substances dopantes car elles majorent le risque d’accident cardiaque, et se méfier des compléments alimentaires miracles et d’origine douteuse.

Vous avez déclaré lors de conférences que les risques cardiaques graves sont moins élevés lors des Ultras que sur les marathons. Est-ce logique ?

Oui ! Il semble bien que la cadence de course des marathons, plus rapide et constante, avec une fréquence cardiaque plus élevée, et un chrono plus présent dans la tête du coureur, soit plus accidentogène. A contrario, dans le trail et les U.L.D., le rythme est plus variable avec de nombreuses phases à 50-60 % de la VO2 max dans les plats et les descentes, auxquelles s’ajoutent des pauses pour la plupart des coureurs. L’objectif est beaucoup moins le chrono que d’aller au terme de l’épreuve en tenant la barrière horaire. Car même le coureur le plus expérimenté n’est pas assuré d’aller au bout. Un autre facteur de moindre accidentologie est la sélection. Moins de personnes courent les U.L.D. et les directions de course, pour des raisons de sécurité médicale, exigent de plus en plus souvent un minimum de courses réussies pour se présenter sur les Ultra-Trails.

La « fatigue cardiaque » liée aux U.L.D. est un concept apparu récemment dans les études spécialisées et les congrès de physiologie du sport. Vous avez travaillé sur ce sujet. Dites-nous-en un peu plus ?

J’ai pu étudier à Chamonix l’impact cardiaque del’UTMB® 2009 grâce à un travail collaboratif des meilleurs laboratoires de recherche français : sur la fatigue cardiaque (S. NOTTIN), et sur la fatigue musculaire (G. MILLET, S. VERGÈS et P. ROBACH). Et nos résultats préliminaires donnent des informations passionnantes. Pour faire simple, si vous courez à moyenne allure, le muscle cardiaque montre que les perturbations de la contractilité mesurées en échographie sont moins importantes voire minimes par rapport à celles observées dans un Iron Man ou dans les marathons. En revanche, il semble que les coureurs les plus rapides et qui « économisent » moins leur travail cardiaque en course ont des anomalies plus marquées, notamment sur le cœur droit. Dans certains cas, on observe même une élévation des marqueurs sanguins que l’on utilise lors du diagnostic d’infarctus, et donc témoin de la souffrance des cellules du myocarde. Dans la littérature, 2 clans s’affrontent :  d’une part, ceux qui pensent que ces anomalies, courantes dans les marathons, sont transitoires, sans trace d’altération cardiaque à distance de la course ; d’autre part, ceux qui pensent que le muscle cardiaque en apparence revenu à la normale, conserve de minimes cicatrices qui, si elles sont répétées, peuvent aboutir soit à un vieillissement prématuré du myocarde, soit à la création de conditions irritantes pour déclencher lors d’une autre course un trouble du rythme. Autrement dit, le vétéran qui court tous les dimanches aurait-il plus de risque au fil des années que celui qui court occasionnellement ? Il est encore trop tôt pour répondre clairement, mais il se profile quand même des risques certains pour une catégorie de coureurs « addict » qu’il serait intéressant de cibler pour leur éviter un accident cardiaque.

En conclusion, pensez-vous réellement que les courses U.L.D. soient dangereuses pour le cœur et que conseillez-vous à un marathonien qui s’oriente vers l’U.L.D. ?

Le risque cardiovasculaire est bas si le coureur n’a pas de facteurs de risques cardiovasculaires, s’il est bien entraîné et reste à l’écoute de son corps. Le bilan de base chez son médecin traitant avec un E.C.G. est indispensable. L’échographie et l’épreuve d’effort seront réalisées sur l’avis du spécialiste si le coureur a des symptômes ou des facteurs de risque. Il est utile pour tous de relire les recommandations de prudence énoncés dans les dix règles d’or du Club des cardiologues du sport : http://www.clubcardiosport.com. La répétition des courses « extrêmes » pour le cœur n’est sans doute pas innocente. Et aucun médecin ne peut vous garantir l’absence de problème cardiaque, pas plus que le garagiste ne vous garantira qu’une Ferrari roulera 300 000 km sans pépin. Respectez votre cœur, il vous le rendra et la course d’Ultra restera une course plaisir.

*Le dr Jean-Louis BUSSIÈRE est président du club Île-de-France Cœur et Sport, filiale régionale du Club des cardiologues du sport (C.C.S.). Il s’est investi, avec le Club Mont- Blanc Cœur et Sport, filiale savoyarde du C.C.S., pendant 5 ans sur The North Face® Ultra-Trail du Mont-Blanc® (UTMB®) aux côtés de Laurence POLETTI, responsable de la commission médicale de la course.

 

 

 

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